08

Vélin, veau, maroquin, toile : guide de terrain des reliures

Les matériaux qui couvrent les livres, du Moyen Âge à l'époque moderne — comment les reconnaître, pourquoi ils vieillissent, et ce qu'ils disent du livre qu'ils protègent.

Par Bruno van Branden7 min

La reliure d'un livre est à la fois armure, vêtement et autobiographie. Elle dit quand le livre fut relié, pour qui, avec quelle intention et dans quelle tradition. Un vélin souple du XVIe siècle ne raconte pas la même histoire qu'un plein veau XVIIIe à dos doré, qu'une toile d'éditeur victorienne ou qu'un broché moderne collé. Le matériau de couvrure n'est pas décoratif. C'est une preuve.

Et pourtant, beaucoup de collectionneurs débutants ne distinguent pas le veau du maroquin au toucher, n'ont jamais entendu parler de tree calf et ne sauraient pas reconnaître une reliure janséniste d'une reliure à la fanfare si les deux leur tombaient sur le pied. Cela s'apprend en manipulant des livres, des milliers de livres, et en sachant quoi regarder.

Vélin et parchemin

Le plus ancien matériau de couvrure occidental. Le vélin est une peau préparée, souvent de veau, même si le terme est employé largement. Le parchemin, techniquement distinct, provient plutôt de chèvre ou de mouton. Dans les deux cas, la peau est trempée à la chaux, raclée, tendue sur cadre et séchée sous tension. Le résultat est translucide, solide, utilisé pour écrire et relier depuis l'Antiquité tardive.

Le vélin souple fut la reliure utilitaire par excellence aux XVIe et XVIIe siècles, surtout en Italie, Espagne et pays germaniques. Il se reconnaît vite : pâle, jauni, titre manuscrit au dos, plats qui se courbent selon l'humidité. Robuste, pratique, beau d'une manière monastique. Le jean de la reliure moderne ancienne.

Le vélin rigide sur cartons apparaît dans des reliures plus ambitieuses, parfois dorées ou estampées à froid. Les reliures en vélin de la France et des Pays-Bas du XVIIe siècle peuvent être magnifiques : vélin blanc, compartiments dorés, armes sur les plats, tranches mouchetées.

Le vélin a un ennemi : l'humidité. Il gauchit, gondole, prend une texture moite et devient support de moisissure. Gardez-le au frais et au sec : il durera presque tout. Soumettez-le à une cave belge : il vous le reprochera visiblement.

Cuir : veau, maroquin, mouton, peau de truie

Le cuir est le matériau de prestige de la reliure occidentale depuis la fin du Moyen Âge. Mais « cuir » désigne une famille, non une matière unique.

Veau : cuir le plus courant en Europe du XVIe au XIXe siècle. Lisse, grain fin, il prend bien le décor. Il peut rester simple, être teinté, poli ou traité pour produire des effets. Le célèbre tree calf offre un motif de branches produit par application d'acide sur les plats humides. C'est beau, si l'on oublie qu'on a littéralement versé de l'acide sur du cuir.

Le problème du veau est la poussière rouge (red rot) : dégradation chimique où le cuir perd sa cohésion et devient poudre brun-rouge. Passez le pouce sur une reliure en veau : s'il revient rouge, le cuir se décompose. Ce n'est pas réversible. On peut ralentir. On ne remonte pas le temps.

Maroquin: peau de chèvre, tannée végétalement, matériau de luxe par excellence. Grain plus fin, grande durabilité, meilleure résistance à la poussière rouge, décor doré superbe. Les reliures en plein maroquin des grands ateliers français — Trautz-Bauzonnet, Chambolle-Duru, Marius Michel, Rose Adler, Paul Bonet — sont de l'art appliqué.

Demi-maroquin: maroquin au dos et aux coins, papier ou toile sur les plats. Compromis respectable, pratique, omniprésent dans les bibliothèques des XIXe et XXe siècles.

Mouton: cuir économique. Plus mou, grain plus lâche, moins durable. Il fonce, craque, vieillit rarement avec grâce. Si une reliure de cuir semble grasse, spongieuse, usée jusqu'à un brun indéterminé, c'est probablement du mouton.

Peau de truie: spécialité germanique, robuste, reconnaissable à ses follicules en petits groupes. Très utilisée du Moyen Âge tardif au XVIIIe siècle, souvent sur ais de bois, estampée à froid de roulettes bibliques ou allégoriques. Une reliure bavaroise en peau de truie semble conçue pour survivre à l'Apocalypse et classer les survivants.

Toile

L'arrivée de la toile dans les années 1820 fut la plus grande transformation de la reliure depuis les cartons. L'impression mécanique rendait les livres moins chers ; la reliure cuir devenait le goulot d'étranglement. Les éditeurs avaient besoin d'une couvrure rapide, économique, présentable. La toile enduite d'amidon ou de pyroxyle répondit.

Dès les années 1840, la toile d'éditeur devint standard pour les éditions courantes. Teintes, grains embossés, titres et décors au fer ou à la feuille d'or : les reliures toile sont aujourd'hui collectionnées pour elles-mêmes. Les cartonnages dorés victoriens, la sobriété de Faber, le buckram rugueux de Nonesuch, l'orange de certaines premières Penguin, le bleu sombre de la Pléiade : chaque toile raconte un marché, une époque, une intention.

L'état compte : dos insolés, coins émoussés, effilochage, taches, rousseurs sur la toile. Une toile « fraîche, non insolée » vaut sensiblement plus qu'une toile « passée et frottée ».

Reliures modernes

Le XXe siècle impose le

broché: couvertures papier sur bloc collé, léger, bon marché, parfois jetable. Le collage est efficace mais fragile ; la collé vieillit, devient cassante, et les pages se détachent. Quiconque a ouvert un vieux paperback en le voyant se fendre connaît cette limite.

Les livres reliés contemporains sont souvent des cartons recouverts de papier, parfois avec dos toilé, sous jaquette. La reliure elle-même est rarement d'un grand intérêt intrinsèque, ce qui est historiquement récent : pendant la majeure partie de l'histoire du livre, la couvrure participait pleinement à l'identité et à la valeur de l'objet.

Ce que dit la reliure

Toute reliure est une décision : matériaux, esthétique, coût, durée de vie attendue. Un XVe siècle en ais de chêne et peau de truie devait durer des siècles, et l'a fait. Une édition de luxe XIXe en plein maroquin doublé devait être un trésor, et l'est. Un livre de poche de grande diffusion devait survivre à une lecture, et souvent échoue.

Quand vous prenez un livre, la reliure est la première chose que vous touchez. Apprenez à la lire. La matière sous vos doigts fait partie de l'histoire.

📖 À lire aussi dans le Wiki : Reliures et couvertures, Référence des styles de reliure


Suite de cette série : la jaquette — enveloppe jetable devenue la partie la plus précieuse du livre. Évidemment.

Vous avez aimé cet article?

Inscrivez-vous pour recevoir de temps en temps des nouveautés produit et quelques digressions bibliographiques.

Vélin, veau, maroquin, toile : guide de terrain des reliures — Blog Shelvd — Shelvd