Ouvrez un livre imprimé avant 1950 et vous rencontrerez tôt ou tard des taches : petites marques irrégulières, couleur rouille, dispersées sur la page comme une constellation dessinée par une main tremblante. Parfois quelques-unes sur les préliminaires, rien dans le texte. Parfois partout, comme si le livre avait attrapé la rougeole. Ce sont des rousseurs, la forme la plus fréquente, la plus commentée et la moins bien comprise de la détérioration du papier.
Le terme est aussi l'un des plus mal employés dans les descriptions. On l'applique à n'importe quelle tache brune sur n'importe quelle page ancienne, comme « vintage » à tout objet plus vieux que son vendeur. Cette imprécision compte : les décolorations n'ont pas les mêmes causes, les mêmes conséquences ni le même effet sur la valeur.
Rousseurs
Les rousseurs sont causées par un ou deux mécanismes : développement fongique et oxydation du fer.
La théorie fongique attribue les taches à des champignons, notamment Aspergillus et Penicillium, qui colonisent le papier en humidité élevée, se nourrissent de l'encollage et produisent des sous-produits colorés. Sous grossissement, certaines rousseurs révèlent des hyphes ; sous ultraviolet, certaines fluorescent.
La théorie de l'oxydation du fer voit dans les rousseurs des particules métalliques incorporées au papier lors de la fabrication. Les formes, piles, cuves et outils en fer laissaient des traces. En présence d'humidité et d'oxygène, elles rouillent. Ces rousseurs sont souvent plus nettes et ne fluorescent pas sous UV.
Le consensus actuel, dans la mesure où il existe, admet les deux mécanismes, souvent combinés. Une même tache peut être à la fois réaction chimique et événement biologique. Théoriquement élégant, pratiquement agaçant.
Pour le collectionneur : les rousseurs progressent en milieu humide, restent stables au sec, et sont rarement réversibles sans restauration professionnelle. « Quelques rousseurs légères aux préliminaires » ne décrit pas le même état que « fortes rousseurs sur l'ensemble du volume ». La différence est qualitative autant que quantitative.
Brunissement
Le brunissement est l'assombrissement général du papier vers le jaune-brun ou le tabac. Contrairement aux rousseurs, il n'est pas localisé : il affecte le feuillet entier, parfois tout le volume. C'est le signe le plus visible du vieillissement du papier.
Il provient principalement de l'hydrolyse acide, la rupture des fibres de cellulose en présence d'acide. Et la source de l'acide est souvent le papier lui-même. À partir du milieu du XIXe siècle, les papetiers ont remplacé les chiffons de coton et de lin par la pâte de bois, riche en lignine. Le papier était moins cher, plus blanc, plus uniforme, et commençait à se détruire dès sa fabrication.
L'acide issu de la lignine attaque les chaînes de cellulose. Le papier devient cassant, brunit, puis s'effrite. Ce n'est pas une hypothèse : un journal de 1950 est brun et fragile quand un livre de 1650 sur papier chiffon reste souvent souple et clair. Le papier plus ancien est meilleur non parce qu'il est ancien, mais parce qu'il est chimiquement différent.
Dans une description, « brunissement » signifie que le papier a foncé par rapport à son état initial. « Tonalité » ou « jaunissement » est parfois employé pour un phénomène plus léger et uniforme. La distinction n'est pas standardisée, manière polie de dire que les libraires ne l'emploient pas tous pareil et que personne n'a encore été emprisonné pour cela.
Tonalité
La tonalité est le réchauffement général et doux du papier, du blanc vers le crème ou le beige clair. C'est la forme la plus légère de décoloration liée à l'âge et, dans bien des cas, elle est acceptée, voire jugée agréable : une patine qui signale l'âge sans suggérer la ruine.
Les causes recoupent celles du brunissement : hydrolyse acide modérée, oxydation de l'encollage, exposition à la lumière. La tonalité se voit souvent aux bords des feuillets, plus exposés à l'air et à la lumière, moins dans le fond du cahier.
« Légère teinte d'âge » dans une notice est généralement une observation neutre. Une tonalité forte bascule vers le brunissement. Le point exact dépend du jugement, de l'expérience et de l'éclairage de la pièce.
Les seconds rôles
D'autres formes de décoloration méritent des mots précis.
Brunissement par transfert: un matériau acide en contact avec une page provoque une tache locale. Le coupable classique est la coupure de journal oubliée, qui laisse un rectangle brun ou une image fantôme du texte.
Mouillures: marques ondulées laissées par l'eau, souvent brunes aux bords. Ce ne sont ni des rousseurs, ni du brunissement, ni de la tonalité. Elles indiquent la limite où l'eau a transporté et redéposé les composés solubles du papier.
Taches de moisissure: plus sombres, plus irrégulières, plus inquiétantes. La moisissure activée peut apparaître duveteuse, noire, verte, grise ou blanche, avec odeur de cave. Un livre moisi doit être isolé jusqu'à confirmation de l'inactivité.
Taches d'humidité: assombrissement, gondolement et ramollissement dus à une exposition prolongée à l'humidité sans contact direct avec l'eau. Le livre peut sentir le renfermé même sans moisissure visible.
Employer la langue juste
Le but de ce vocabulaire n'est pas d'impressionner dans un salon, même si cela peut arriver. Le but est la précision. « Quelques taches » ne servira à rien dans cinq ans. « Rousseurs aux gardes et trois premiers feuillets, stables, pas de progression depuis acquisition (2019) » est une note de conservation. Elle dit ce qui était là, quand cela fut évalué, et si cela changeait.
Vos livres vieillissent. Ce n'est pas une crise, c'est un fait. La plupart des vieillissements sont lents, stables et cosmétiques plutôt que structurels. Mais nommer correctement ce que l'on voit est le premier pas pour le comprendre. Une tache n'est pas qu'une tache. C'est une preuve : chimie, biologie, stockage, matériaux et méthodes de fabrication.
Même lorsque la preuve dit surtout : « ce livre a passé quarante ans dans une chambre d'amis un peu humide ». Ce qui, après tout, est une provenance.
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