Vous connaissez cette odeur. Quiconque est entré dans une librairie ancienne, une bibliothèque universitaire ou le bureau d'une grand-mère la connaît. Elle est chaude, légèrement sucrée, vaguement épicée, presque universellement agréable. C'est pourquoi des gens enfouissent leur nez dans de vieux livres — geste qui, dans tout autre contexte, passerait pour excentrique, mais qui, dans le monde du livre, relève presque de la dégustation.
Cette odeur a un nom. En 2012, une équipe de chercheurs de l'UCL a proposé le terme** bibliosmie**, du grec biblion (livre) et osmē (odeur), pour désigner l'odeur caractéristique des vieux livres. Ils l'ont aussi analysée. Les scientifiques font cela : ils prennent une chose belle et la décomposent en composés organiques volatils. Le résultat est, en réalité, encore plus intéressant que le romantisme.
Ce que vous sentez vraiment
L'odeur d'un vieux livre n'est pas une odeur unique. C'est un cocktail de centaines de composés organiques volatils, libérés par la lente dégradation des matériaux : papier, colles, encres, encollage, reliure. Le mélange dépend de l'âge du livre, de sa composition et de ses conditions de conservation. Quelques composés dominent.
Vanilline. Le même composé qui donne son arôme à la vanille. Elle provient de la dégradation de la lignine, polymère présent dans le papier de pâte de bois. Quand la lignine s'oxyde et s'hydrolyse, elle libère de la vanilline et des composés voisins, donnant cette note chaude, sucrée, presque caramélisée. Voilà pourquoi les livres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle sentent souvent le plus « vieux livre » : ils contiennent beaucoup de lignine, et celle-ci se dégrade depuis longtemps.
Les livres sur papier chiffon, pauvre en lignine, produisent beaucoup moins de vanilline. Un incunable du XVe siècle ne sent donc pas comme un roman victorien. Le papier n'a pas la même chimie ; le bouquet non plus.
Benzaldéhyde. Composé à odeur d'amande, issu de l'oxydation de certains matériaux organiques du papier et de la reliure. Si vous percevez une note de pâte d'amande, vous y êtes.
Furfural. Arôme herbacé, de foin coupé, produit par la dégradation de la cellulose. Sa production augmente avec la chaleur et l'humidité, ce qui explique pourquoi les livres conservés dans des lieux chauds et humides sentent plus fort : ils se dégradent plus vite. Une conservatrice de l'Institut national du patrimoine à Paris m'a dit qu'on pouvait estimer l'histoire de stockage d'un livre à sa teneur en furfural. Elle ne plaisantait pas.
Éthanol et autres alcools. La note un peu solvante de certains vieux livres vient d'alcools légers issus de la dégradation de la cellulose et de l'encollage. Ils se remarquent davantage dans les livres longtemps enfermés dans des espaces peu ventilés, ce qui décrit malheureusement beaucoup de bibliothèques.
Acide acétique. La note de vinaigre. En faible quantité, elle est fréquente ; lorsqu'elle devient nette, elle signale une dégradation acide activée. Ce n'est pas une patine agréable. C'est un avertissement.
Toluène et éthylbenzène. Hydrocarbures aromatiques liés à certaines encres et colles, surtout au XXe siècle. Ils ajoutent une nuance douce et chimique, distincte de la chaleur organique de la lignine.
Quand la science devient sérieuse
L'étude de l'UCL, dirigée par Matija Strlič, a placé des échantillons de papier historique dans des contenants clos, laissé les composés s'accumuler, puis les a analysés par chromatographie en phase gazeuse et spectrométrie de masse. Plus de cent composés ont été identifiés.
Surtout, les chercheurs ont montré que ce profil pouvait servir d'outil diagnostique non invasif. La concentration de certains composés, notamment le furfural et l'acide acétique, corrèle avec le degré de dégradation du papier. Un livre qui sent fortement la vanille et l'herbe libère de la vanilline et du furfural à des taux qui indiquent une décomposition activée de la lignine et de la cellulose. L'odeur n'est donc pas seulement plaisante. C'est une donnée.
Les conservateurs le savent. Une odeur de moisi signale moisissure ou dégât d'humidité. Une odeur acide et piquante signale une acidification avancée. Une odeur chaude et douce est attendue dans un papier de pâte de bois, plus inquiétante dans un livre censé être sur papier chiffon. Le KIK-IRPA à Bruxelles et la Bundesanstalt für Materialforschung à Berlin ont exploré l'analyse des COV comme outil de dépistage pour de grandes collections. Un détecteur de fumée pour papier, en quelque sorte.
Les livres neufs sentent aussi
L'odeur d'un livre neuf relève d'un autre phénomène. Elle vient non de la dégradation, mais de la fabrication : solvants des encres, colles de reliure, traitements appliqués au papier. Le « neuf » d'un livre fraîchement imprimé est un mélange d'isopropanol, de toluène, d'acétone et de composés acryliques ou vinyliques.
Objectivement, c'est une exposition chimique. Subjectivement, c'est délicieux. Le talent humain pour aimer les odeurs qui ne sont techniquement pas bonnes pour nous est bien documenté, des stations-service aux librairies.
Cette odeur s'estompe à mesure que les solvants s'évaporent. Au fil des années, elle cède la place au début de l'odeur de vieux livre : la chimie lente et invisible du vieillissement du papier.
L'odeur comme information
Pour le collectionneur, l'odeur est une information gratuite. Pas assez précise pour dater ou établir une provenance, mais utile pour comprendre matériaux, stockage et état.
Un livre qui sent** la vanille chaude et le vieux bois**: probablement papier de pâte de bois, XIXe ou XXe siècle, dégradation normale de la lignine.
Un livre qui ne sent** presque rien**: probablement papier chiffon, bien conservé. L'absence d'odeur est ici un bon signé.
Un livre qui sent** la terre humide ou le champignon**: moisissure activée ou ancienne. À examiner et isoler jusqu'à certitude.
Un livre qui sent** le vinaigre piquant**: dégradation acide, possiblement avancée. Papier sans doute cassant. Manipuler avec prudence.
Un livre qui sent** la cigarette**: un ancien propriétaire fumait. L'odeur s'est logée dans le papier et s'enlève très difficilement. L'aération aide, le charbon actif en contenant clos aide davantage, la disparition complète est rare sans traitement professionnel.
Le plaisir de l'odeur
La science explique ce que sentent les vieux livres. Elle n'explique pas entièrement pourquoi nous aimons cette odeur. Les composés en cause — vanilline, benzaldéhyde, furfural — sont présents dans des aliments ou parfums plaisants : vanille, amande, foin. Il y a peut-être une explication hédonique simple.
Mais l'odorat est aussi le sens le plus directement lié à la mémoire et à l'émotion. L'odeur des vieux livres convoque des bibliothèques d'enfance, des bureaux de grands-parents, le silence d'une pièce pleine de rayonnages, la sécurité de la lecture absorbée.
Un parfumeur de Grasse parlerait d'un accord. La vanille de la lignine, l'amande du benzaldéhyde, l'herbe du furfural, la pointe acide : ensemble, cela sent la connaissance, ou la mémoire, ou le passage du temps rendu aimable.
Vos livres vous parlent par l'air. Le minimum est d'écouter.
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Suite de cette série : rousseurs, brunissement et tonalité — le vocabulaire de la dégradation du papier, et pourquoi le bon mot compte.