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Le papier : une histoire matérielle en cinq chapitres

De l'écorce de mûrier chinoise au papier moderne sans acide — cinq tournants qui ont changé la matière des livres, leur vieillissement et leurs chances de survie.

Par Bruno van Branden9 min

Tout livre est d'abord du papier. Ou plusieurs centaines de morceaux de papier, pliés, cousus, rognés et reliés, mais du papier tout de même. Le texte est ce que vous lisez. Le papier est ce que vous tenez. L'histoire du papier est donc, très concrètement, l'histoire de ce que les livres sont : poids, texture, couleur, odeur, durabilité et destin final.

Cette histoire compte cinq tournants. Chacun a changé la nature physique du livre au point qu'un collectionneur attentif peut prendre un volume, sentir le papier entre le pouce et l'index, et le situer dans un siècle — parfois dans une décennie — sans lire un mot.

Écorce, bambou et invention chinoise

Le papier fut inventé en Chine. La date traditionnelle est 105 apr. J.-C., attribuée à Cai Lun, eunuque et fonctionnaire de la cour Han, même si des preuves archéologiques montrent que des papiers grossiers en fibres de chanvre existaient déjà deux siècles plus tôt. La contribution de Cai Lun fut probablement moins l'invention que l'industrialisation : il standardisa le procédé et en encouragea l'usage administratif, remplaçant les lamelles de bambou et les rouleaux de soie.

Le principe est simple et la pratique difficile : fibres végétales — mûrier, chanvre, chiffons, bambou, paille de riz — trempées, battues en pâte, suspendues dans l'eau, puis relevées sur une forme. L'eau s'écoule, les fibres s'entrelacent en une mince nappe, qui est pressée, séchée et devient papier.

Pendant six siècles, la Chine conserva le quasi-monopole de la fabrication. La technique gagna la Corée, puis le Japon, où le washi à base de kōzo devint l'un des papiers les plus raffinés jamais produits. La transmission vers l'ouest passa par le monde islamique, traditionnellement après la bataille de Talas en 751, lorsque des papetiers chinois capturés auraient introduit le savoir-faire. Des moulins apparurent à Samarcande, Bagdad, Damas, puis Le Caire.

Les papetiers du monde islamique ne se contentèrent pas de transmettre. Ils perfectionnèrent : usage des chiffons de lin, encollage à l'amidon, grands ateliers capables d'alimenter des marchés entiers. Le papier des manuscrits islamiques médiévaux — lisse, crème, remarquablement durable — témoigne de cette maîtrise.

Chiffons et moulins : le papier arrive en Europe

Le papier entra en Europe par l'Espagne et la Sicile islamiques. Les premiers moulins européens apparurent aux XIIe et XIIIe siècles : Xàtiva, Fabriano, puis Troyes, Essonne, Nuremberg, les Pays-Bas.

Fabriano mérite une place à part. Les papetiers italiens y introduisirent trois innovations majeures : le moulin à pilons mû par l'eau, qui remplaça le battage manuel ; l'encollage à la gélatine animale, qui rendit la feuille plus résistante à l'encre ; et le filigrane, dessin de fil métallique fixé à la forme, laissant une empreinte translucide indiquant moulin, papetier, taille ou qualité.

Pour l'historien du livre, les filigranes sont un cadeau. Ils se datent, se localisent, se cataloguent. Les Filigranes de Charles-Moïse Briquet (1907), avec près de 16 000 marques européennes entre 1282 et 1600, reste une référence, complétée par la collection Piccard et des bases nationales. Identifier un filigrane permet souvent de dater et localiser le papier, donc d'éclairer le livre. C'est une empreinte digitale : celle du papier, pas de l'imprimeur.

Le papier européen de l'époque de la presse à bras est presque toujours fait de chiffons de lin et de coton. Vieux vêtements, draps usés, voiles, tout ce qui était textile passait par les chiffonniers, était trié, fermenté, battu puis transformé en feuilles. Le résultat était solide, souple, naturellement neutre et — point crucial — extraordinairement durable.

Un livre imprimé sur papier chiffon en 1470 est souvent en meilleur état qu'un livre imprimé sur pâte de bois en 1870. Le papier est souple, blanc ou crème, structurellement sain. Il a tenu 550 ans et, bien conservé, tiendra encore. Ce n'est pas un miracle. C'est de la chimie.

La révolution de la pâte de bois

Au début du XIXe siècle, la demande explosa. Les Lumières avaient créé un public lecteur ; la révolution industrielle, une alphabétisation de masse. Journaux, revues, brochures, romans, manuels : l'appétit de papier dépassait l'approvisionnement en chiffons.

La solution vint de deux directions. En 1799, Louis-Nicolas Robert inventa une machine produisant des feuilles continues, ancêtre de la machine Fourdrinier. Dans les années 1840, Friedrich Gottlob Keller en Saxe et Charles Fenerty en Nouvelle-Écosse découvrirent que le bois pouvait être réduit en pâte utilisable.

Le papier de pâte de bois fut un miracle économique. Le bois était abondant, bon marché, disponible sans réseau de collecte. Dans les années 1870, il dominait les journaux ; en 1900, une grande partie de l'édition.

C'était aussi une bombe à retardement.

Le bois contient de la** lignine**, polymère qui donne aux arbres leur rigidité. Excellent pour les arbres, désastreux pour le papier. Sous l'effet de la lumière et de l'oxygène, la lignine se décompose en composés acides qui attaquent la cellulose. Le papier brunit, devient cassant, puis se réduit en fragments.

Ainsi un livre sur papier chiffon de 1500 peut rester superbe après cinq siècles, tandis qu'un livre sur pâte de bois de 1890 peut s'effriter après cent ans. La crise des « livres cassants » qui alarma les bibliothèques dans les années 1980 venait de là : des millions de volumes modernes devenaient trop fragiles non parce qu'ils étaient anciens, mais parce qu'ils étaient chimiquement instables.

Les chimistes interviennent : encollage et acidité

Le problème de la lignine fut aggravé par l'encollage à la colophane et à l'alun. L'encollage contrôle l'absorption de l'encre. À l'époque artisanale, la gélatine animale était neutre et stable. Avec la production continue, elle devint trop lente. En 1807, Moritz Friedrich Illig développa un encollage à base de colophane précipitée par l'alun. Rapide, bon marché, efficace. Et acide.

Cet encollage produit lentement de l'acide sulfurique. Combiné à l'acidité de la lignine, il attaque le papier de deux côtés. Les livres imprimés entre 1850 et 1990 sont souvent pris dans cette zone de danger.

Les bibliothèques ont répondu par la** désacidification** de masse : traitements chimiques pour neutraliser l'acide et déposer une réserve alcaline. Les résultats ralentissent la dégradation sans réparer les dégâts faits, et les coûts limitent les traitements aux collections jugées prioritaires.

Papier sans acide et époque moderne

La conversion au** papier sans acide** commence dans les années 1980, portée par les bibliothécaires, archivistes et la prise de conscience que les livres acides avaient une durée de vie limitée.

Le papier sans acide utilise un encollage alcalin et comporte souvent du carbonate de calcium comme réserve. Son pH est neutre ou légèrement alcalin. La norme ISO 9706, adoptée en 1994, fixe les exigences du papier permanent : pH, réserve alcaline, résistance à la déchirure, résistance à l'oxydation. Les livres conformes portent parfois le symbole infini ∞ ou une mention comme « Imprimé sur papier permanent ».

Pour le collectionneur, les conséquences pratiques sont simples. Les livres d'avant 1850 sont généralement sur papier chiffon : stables et durables. Ceux de 1850 à 1990 sont dans la zone à risque : pâte de bois, encollage acide possible, brunissement et fragilité. Les livres récents imprimés sur papier sans acide devraient tenir.

Le toucher dit souvent plus que la page de copyright. Le papier chiffon a une douceur et une souplesse que le papier machine imite mal. Le papier acide craque parfois aux bords et fonce vers les marges. Le papier moderne sans acide est blanc, lisse, neutre — agréable mais anonyme, comme un hôtel bien tenu.

Le meilleur papier reste pourtant souvent le plus ancien. Prenez un livre imprimé à Venise en 1495 sur papier de Fabriano. Sentez la feuille. Souple, forte, légèrement crème. Elle a survécu aux empires. Elle vous survivra. Et elle fut faite à partir de la vieille chemise de quelqu'un.

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Suite de cette série : pourquoi les vieux livres sentent comme ils sentent — la chimie de la vanille, de l'amande et de l'herbe, et ce que votre nez vous dit du papier.

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