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Ex libris : brève histoire des livres marqués comme vôtres

Des marques de chaînes médiévales aux ex-libris armoriés, tampons et étiquettes Dymo. Six cents ans d'humains écrivant leur nom dans les livres, et ce que votre méthode dit de vous.

Par Bruno van Branden9 min

L'impulsion est ancienne et apparemment irrésistible : vous acquérez un livre, puis vous y inscrivez votre nom. Pas seulement parce qu'on pourrait le voler — même si cela arrive — mais parce que le geste transforme l'objet. Un livre sur la table d'un libraire n'appartient à personne. Un livre avec votre nom appartient à vous. La marque est la revendication. La revendication est le sujet.

Les humains le font depuis au moins six siècles. Les méthodes choisies racontent une histoire étonnamment lisible du goût, de la technique, de l'ascension sociale et de cette tension permanente entre désir de possession et certitude que, pour les livres, toute possession est provisoire.

Origines institutionnelles

Les premières marques d'appartenance sont institutionnelles. Les bibliothèques monastiques médiévales identifiaient leurs livres de manière pratique.

Inscriptions. Formules latines sur garde ou premier feuillet : Liber Sanctae Mariae de Melk, Hic liber est Sancti Bavonis Gandavensis. Le message est simple : ce livre a une maison ; s'il est ailleurs, il devrait revenir.

Marques de chaînes. Dans les bibliothèques médiévales et modernes, les livres étaient parfois littéralement enchaînés aux pupitres. La chaîne, fixée à un plat et à une tringle, a laissé agrafes, trous, zones usées. Ces traces disent : ce livre fut assez précieux pour être attaché.

Cotes et marques de rayonnage. Codes inscrits sur gardes, dos ou contreplats, ancêtres des cotes modernes. Une cote peut identifier une collection, une salle, parfois un rayon précis. Les Bollandistes à Anvers, les Mauristes à Paris, les bénédictins de Monte Cassino : leurs marques survivent dans des livres dispersés.

L'essor de l'ex-libris

L'ex-libris personnel apparaît à la fin du XVe siècle, presque avec le livre imprimé. Le plus ancien daté appartient à Hilprand Brandenburg de Biberach, en 1480 : gravure sur bois d'un hérisson portant une fleur, avec le nom du propriétaire. Charmant, spécifique, plus révélateur qu'une biographie.

Au XVIe et XVIIe siècles, les ex-libris se multiplient. Les** ex-libris allemands** tendent vers l'héraldique élaborée ; Dürer et Cranach en ont dessiné. La tradition germanophone en fera l'un des grands arts graphiques de petit format.

Les** ex-libris français** suivent aussi la voie armoriée, avec une attention typographique très française. Les bibliothèques de la noblesse de robe produisent des plaques d'une grande élégance. Après la Révolution, beaucoup deviennent les traces d'un ordre social disparu.

Les ex-libris néerlandais et flamands reflètent une société de marchands plus que de nobles : souvent typographiques, identifiant le propriétaire par nom et profession plutôt que par armes. Quand les armes apparaissent, elles sont parfois urbaines ou institutionnelles.

Les** bookplates britanniques** deviennent une manie de collection au XIXe siècle. La Bookplate Society et Sir Augustus Wollaston Franks, dont la collection au British Museum dépassa 200 000 pièces, installent l'étude des ex-libris comme discipline antiquaire sérieuse.

Lire un ex-libris armorié

Les ex-libris armoriés sont précieux pour la provenance, car les armes changent avec mariages, héritages et titres.

Un écu raconte. Les charges indiquent la famille ; le casque peut signaler le rang ; les supports sont réservés à certaines dignités ; la devise parle depuis un ruban. Les armes écartelées ou accolées enregistrent les alliances. Pour le chercheur, cela signifie qu'un ex-libris peut indiquer non seulement qui possédait le livre, mais quand : après le mariage qui a produit la composition héraldique, avant une autre transformation.

Les références varient selon les pays : Franks pour la Grande-Bretagne, Olivier-Hermal-Roton pour les reliures armoriées françaises, Warnecke pour l'Allemagne. C'est un domaine où la spécialisation est essentielle et le généraliste vite rendu humble.

L'inscription manuscrite

Tout le monde n'avait pas, ni ne voulait, un ex-libris. Le moyen le plus courant fut simplement d'écrire. Nom sur page de titre. Nom sur garde. Nom, date, prix, parfois provenance complète.

À un extrême : « J. Smith » au crayon, sans date, presque inutile. À l'autre : « Acheté à la vente Giraud de Savine, Drouot, 12 mars 1897, lot 342, 15 francs. Exemplaire incomplet du portrait. » Voilà un enregistrement complet : vente, date, lot, prix, état. Son auteur comprenait qu'une histoire de livre fait partie de sa valeur.

Les envois d'auteur à destinataire nommé occupent une catégorie à part. « For Ernest, with admiration » de la main d'un prix Nobel transforme un exemplaire de lecture en relique. L'inscription ne change pas le texte ; elle change l'objet.

Tampon, étiquette et Dymo

Sous l'ex-libris et l'inscription viennent les méthodes mécaniques : pratiques, démocratiques, souvent désastreuses.

Tampons. Efficaces et permanents. Un tampon violet « BIBLIOTHÈQUE COMMUNALE DE SCHAERBEEK » au centre d'une page de titre est indélébile. Il a servi son but. La page, elle, n'est plus intacte.

Étiquettes adhésives. Descendantes commerciales de l'ex-libris, appliquées sans cérémonie. Selon la collé, elles tachent, résistent, laissent des fantômes rectangulaires pendant des siècles.

Étiquettes Dymo. Bandes plastiques à lettres en relief, vogue malheureuse des années 1960-1970. Collées sur dos, plats, gardes, parfois pages de titre dans des moments d'agression bibliographique. La colle est forte, le plastique jaunit, le retrait est pénible. Probablement la marque d'appartenance la moins sympathique jamais inventée.

Ce que votre méthode dit de vous

Commander un ex-libris gravé, imprimé sur beau papier et collé avec soin au contreplat, affirme une idée de permanence et de bibliothèque personnelle comme acte culturel. Inscrire au crayon, proprement, nom, date et lieu d'achat sur la garde libre, est la forme la plus conservatrice et la moins dommageable : le crayon s'efface, ne tache pas, pense au prochain propriétaire.

Ne rien marquer crée une lacune de provenance. Du point de vue historique, c'est une perte. Votre possession fait partie de l'histoire du livre. Dans un siècle, quelqu'un tentera peut-être de reconstituer son parcours ; votre silence sera un blanc. Que cela vous trouble dépend de votre tempérament. Que cela trouble le bibliographe futur est certain.

Marquez vos livres. Avec soin, retenue, et conscience que la marque vous survivra. Une inscription au crayon sur la garde libre : nom, date, lieu d'acquisition. Rien de plus n'est nécessaire. Rien de moins n'est vraiment suffisant.

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Suite de cette série : provenance — pourquoi la chaîne des propriétaires est souvent plus intéressante que le texte, et comment lire les traces laissées par les livres.

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