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Le colophon : lire la page que personne ne lit

Ce petit bloc de texte à la fin du livre qui vous dit qui l'a imprimé, où, quand, et parfois pourquoi — et comment le déchiffrer.

Par Bruno van Branden6 min

Tournez la dernière page d'un livre imprimé avant 1550 et vous trouverez souvent un court paragraphe en latin, italien, allemand ou français, qui dit tout ce que la page de titre ne dit pas — parce qu'il n'y a pas encore de page de titre. Le colophon est la métadonnée originelle : signature de l'imprimeur, date, lieu, parfois phrase de fierté, fatigue ou gratitude religieuse si personnelle qu'on à l'impression d'écouter à travers cinq siècles.

« Impressum Venetiis per Aldi Romani mense Iunio M.ID. » Imprimé à Venise par Aldus Romanus au mois de juin 1499. Douze mots. Lieu, imprimeur, date. Tout ce qu'il faut pour cataloguer le livre. Tout ce que l'ISBN remplacera beaucoup plus tard, sauf que le colophon l'a fait d'abord, en latin, sans rien demander en retour sinon qu'on le lise.

Presque personne ne le lit.

Ce qu'est un colophon

Le mot vient du grec kolophōn, sommet ou touche finale. En bibliographie, il désigne une mention placée à la fin d'un livre, ou parfois d'une partie, donnant des informations de production : qui a imprimé, où, quand, pour qui, avec quels caractères, sur quel papier, à quel tirage.

Dans la tradition manuscrite, les colophons sont rédigés par des copistes, souvent épuisés. Ils forment une petite littérature : « Fin. Grâce soit rendue à Dieu. La main du copiste est froide. » « Maintenant que j'ai terminé, donnez-moi à boire. » Ce ne sont pas seulement des données. Ce sont des voix humaines.

Dans les livres imprimés, le colophon eut d'abord une fonction plus formelle. Des débuts de l'imprimerie aux premières décennies du XVIe siècle, avant la normalisation de la page de titre, il était souvent la source principale, parfois unique, des informations de publication. Le Catholicon de Gutenberg de 1460 annonce fièrement la nouvelle technique : imprimé sans roseau, stylet ni plume, mais par l'accord merveilleux des poinçons et caractères. Pas mal pour une publicité.

Comment le lire

Un colophon incunable suit souvent un schéma :

Explicit liber [titre] impressus [ville] per [imprimeur] anno domini [date].

« Ici finit le livre [titre], imprimé à [ville] par [imprimeur] l'an du Seigneur [date]. »

Les variations sont nombreuses. Certains sont lapidaires : nom, lieu, année. D'autres nomment le commanditaire (ad instantiam, impensis), précisent le jour, le caractère, le financement, la qualité de l'édition ou la difficulté du travail.

Le colophon de la Chronique de Nuremberg (Liber Chronicarum, 1493) est un chef-d'œuvre d'auto-promotion : il nomme imprimeurs, auteur, artistes et financiers. Une page de générique cinq siècles avant le cinéma.

Certains colophons contiennent des informations introuvables ailleurs. Celui du Psautier de Mayence (1457), imprimé par Johann Fust et Peter Schöffer, est le premier livre imprimé à nommer ses imprimeurs, sa date et son lieu. Il emploie aussi l'impression en deux couleurs et porte une marque d'imprimeur. Trois premières en un colophon. Le Psautier sait qu'il compte, et le dit.

Quand la page de titre prend le relais

La page de titre, avec titre, auteur, éditeur et date, n'est pas une caractéristique des tout premiers imprimés. Elle apparaît progressivement à la fin du XVe siècle, d'abord comme simple titre d'appel, puis comme page architecturale et illustrée au XVIe.

À mesure qu'elle grandit, le colophon rétrécit. Au milieu du XVIe siècle, la plupart des informations ont migré vers la page de titre, et le colophon disparaît de nombreux livres courants.

Il survit pourtant dans deux contextes.

D'abord, les presses privées et beaux livres. Kelmscott, Doves, Ashendene, Officina Bodoni, Cranach : toutes ravivent le colophon comme archaïsme volontaire, signé de soin et hommage à la presse à bras. Il y note papier, caractères, tirage, imprimeur. Un colophon de la Doves Press, composé en Doves Roman rouge et noir, est à la fois preuve et beauté.

Ensuite, les** éditions limitées et livres d'artiste**. Le colophon y sert de justification de tirage : « 150 exemplaires sur vélin de Rives, numérotés 1 à 150, et 20 sur japon impérial, numérotés I à XX. » Il peut porter signatures d'auteur, illustrateur, imprimeur. Dans la tradition française du livre d'artiste, de Vollard à Tériade, il est essentiel.

Le colophon moderne

Dans l'édition courante, ses informations ont été absorbées par la page de copyright ou verso de titre : droits, ISBN, mention d'édition, imprimeur, parfois papier. Certains éditeurs bien dessinés gardent un vrai colophon en fin de volume : choix typographique, composition, impression, reliure. C'est la forme moderne minimale : note technique, crédit aux artisans, petit rappel que la forme physique du livre compte.

Dans l'imprimerie de luxe, la tradition continue. Un colophon de l'Officina Bodoni, de la Barbarian Press, de la Whittington Press ou d'une presse belge comme Druksel n'est pas un appendice. C'est une déclaration d'identité.

Pourquoi le lire

Le colophon est la page la moins lue de beaucoup de livres anciens. C'est aussi souvent la plus informative. Il vous dit qui a réellement fabriqué l'objet. Dans des périodes où des pages de titre peuvent être partagées entre libraires, ou où de fausses adresses servent à contourner la censure — Amsterdam se disant Cologne, ou le fameux « Pierre Marteau » — le colophon peut être la seule page honnête.

Pour les incunables sans page de titre, il est indispensable. Sans lui, il faut identifier par caractères, papier, contexte : plus long, moins certain.

Lisez le colophon. C'est la voix de l'imprimeur, parlant depuis des siècles. C'est la première métadonnée. Et contrairement à ses héritiers numériques, elle a été composée à la main, en plomb, par quelqu'un qui tenait assez à son travail pour le signer.

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Suite de cette série : ex libris — six cents ans d'humains écrivant leur nom dans les livres, et ce que votre méthode dit de vous.

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