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Brève histoire de la ruine des livres par les étiquettes de prix

Sur l'adhésif, ses victimes, et la rage tranquille de tout collectionneur ayant tenté de retirer une étiquette d'une jaquette avec un sèche-cheveux et une prière.

Par Bruno van Branden7 min

Il existe beaucoup de manières d'abîmer un livre. Le feu. L'eau. Les insectes. La négligence. Les enfants. Mais aucune n'à la morsure particulière du dommage infligé par ceux qui vous l'ont vendu. Une inondation est un acte de Dieu. Une étiquette de prix est un acte de commerce, appliqué avec une désinvolture capable de détruire plus de valeur que le prix imprimé dessus.

Ce n'est pas une hyperbole. Une première édition moderne de collection, en bel état avec belle jaquette, peut perdre 10 à 30 % de sa valeur à cause d'une seule étiquette sur le panneau avant. Non pas l'étiquette elle-même : ce qu'elle fait quand on tente de l'enlever, et ce qu'elle fait quand on ne l'enlève pas.

Taxonomie des atrocités adhésives

Toutes les étiquettes ne se valent pas.

Étiquettes papier à collé animale. Les plus anciennes, utilisées du XIXe au milieu du XXe siècle. Papier brun, manuscrit ou imprimé, collé à la collé de peau ou de poisson. Leur vertu : l'adhésif est soluble dans l'eau. Un chiffon humide, de la patience et une main sûre suffisent souvent. Il peut rester un fantôme rectangulaire, mais le papier et l'impression survivent généralement.

Étiquettes gommées. Papier avec gomme activée à l'humidité, fréquentes des années 1940 aux années 1970. Elles se comportent assez bien : solubles, retirables avec soin, parfois une ombre jaunie.

Étiquettes autocollantes à pression. Voici la catastrophe.

Les adhésifs sensibles à la pression, omniprésents dans le commerce depuis les années 1960, sont la grande source moderne de dégâts. Leur collé, polymère acrylique ou caoutchouc, n'est pas soluble dans l'eau. Elle a été conçue pour adhérer vite et fort à des emballages. Pas pour les jaquettes couchées. Elle s'en moque.

Retirez une telle étiquette d'une jaquette brillante et vous soulèverez presque sûrement la couche de surface. Résultat : rectangle mat, pâle, permanent. L'étiquette est partie, la cicatrice reste.

Laissez-la en place et l'adhésif migre. Au fil des années, il pénètre le papier, crée une tache grasse sombre visible au revers. Aucun solvant ne l'enlèvera sans risque pour l'impression. Le collectionneur choisit entre cicatrice de retrait et tache d'inaction. Personne ne devrait avoir à faire ce choix pour un objet qu'il a payé.Étiquettes thermiques: celles des imprimantes de codes-barres. Elles combinent collé agressive et papier qui jaunit et devient cassant. Elles furent conçues pour la grande distribution, non pour les sentiments du collectionneur futur.** Antivols adhésifs**: option nucléaire. Ils sont conçus pour ne pas partir. Ils réussissent. Collés sur une jaquette, ils deviennent pratiquement permanents.

Le panthéon de l'infamie

Certains détaillants ont acquis une réputation particulière. Le** Strand Book Store** à New York, adoré des lecteurs et redouté des collectionneurs, a posé des millions d'étiquettes jaunes d'une ténacité remarquable. En Europe continentale, les bouquinistes de la Seine sont généralement innocents : un prix au crayon sur une garde est le pire du scénario. Les chaînes, elles, sont une autre histoire. Les étiquettes code-barres de la FNAC ont abîmé leur part de premières modernes, de Pléiade et de Blanche Gallimard. En Allemagne, certaines étiquettes de chaînes pourraient probablement arrimer un navire.

Les charity shops britanniques méritent une mention pour le volume pur d'autocollants appliqués à des dons. L'intention est bonne. L'adhésif, rarement.

L'étiquette de supermarché directement sur la jaquette est la forme la plus démocratique du dommage. Elle ne discrimine ni par valeur, ni par rareté, ni par beauté. Elle traite livres et boîtes de haricots avec le même niveau d'attention.

L'art du retrait

Les collectionneurs ont développé une pharmacopée.

Chaleur. Sèche-cheveux doux, quelques centimètres, 30 à 60 secondes. La colle ramollit, le retrait devient possible. Cela fonctionne parfois sur papier non couché ou jaquettes pelliculées. Mal sur couchage mat. La marge entre chaleur utile et dommage irréversible est étroite.

Solvants. Essence F, naphte, produits spécialisés. Ils peuvent dissoudre les résidus, mais affectent certaines encres ou couchages. Tester dans une zone discrète est le conseil que tout le monde donne et que l'on suit trop tard. L'alcool à brûler ou isopropylique sur surface imprimée est souvent une mauvaise idée.

Retrait mécanique. Ongle, plioir, gomme crêpe. Lent, ennuyeux, relativement sûr. C'est précisément pourquoi on le fait moins qu'on ne devrait.

Conservation professionnelle. Pour les livres de valeur, la seule réponse responsable. Un conservateur sait aussi quand il vaut mieux ne rien faire. « Ne rien faire » est parfois la bonne décision, et la plus difficile à accepter.

Proposition modeste

La solution est évidente depuis des décennies : ne collez pas d'étiquettes adhésives sur les jaquettes.

Inscrivez le prix sur une fiche glissée dans le livre. Au crayon sur le rabat arrière. Sur la protection Mylar, pas sur la jaquette. Sur une étiquette de rayon. Les libraires ont vendu des livres pendant des siècles avant l'autocollant.

Certains le font déjà. Ce sont les libraires auxquels les collectionneurs font confiance, reviennent et qu'ils recommandent. Ce n'est pas une coïncidence. Un libraire qui colle une étiquette sur une jaquette vous dit comment il pense les livres : comme stock, non comme objets méritant soin.

Le livre sera là longtemps après l'étiquette. L'étiquette devrait avoir l'élégance de ne laisser aucune trace.

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Suite de cette série : le colophon — ce petit bloc de texte à la fin du livre que personne ne lit, et pourquoi c'est peut-être la page la plus honnête de la maison.

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