Dites « relié à nouveau » dans un salon du livre ancien et regardez la salle se diviser. La moitié des libraires haussera les épaules : un livre remboîté ou relié plus tard est une réalité pratique pour tout texte qui a survécu trois ou quatre siècles. L'autre moitié grimacera comme si vous veniez d'annoncer un décès. La reliure était d'origine, dira-t-elle. Elle faisait partie du livre. Elle a disparu, et quelque chose est perdu qu'aucun savoir-faire ne remplacera.
Les deux camps ont raison. C'est ce qui rend la question intéressante.
Le cas en faveur de la nouvelle reliure
Un livre lu, rangé, prêté, tombé, stocké en grenier, sauvé d'une inondation puis relu pendant quatre cents ans a souvent usé sa reliure. Couture rompue, plats détachés, dos pulvérulent, feuillets libres : l'objet ne fonctionne plus.
Trois choix : le laisser comme tas de feuillets dans une couverture cassée, le mettre en boîte, ou le relier à nouveau. Les bibliothèques de travail — universitaires, institutionnelles, de référence — ont toujours choisi la fonctionnalité. La Bodleian, la BnF, Leiden, Göttingen, Leuven : toutes ont fait relier des fonds pendant des siècles. Un livre solide se consulte. Un livre brisé, non.
Les grands ateliers — Zaehnsdorf, Rivière, Lortic, Chambolle-Duru, l'entourage de l'Officina Bodoni — ont produit des reliures d'une qualité exceptionnelle. Un texte du XVIIe siècle en plein maroquin XIXe par Trautz-Bauzonnet n'est pas nécessairement diminué. Il a reçu un nouveau corps d'un des meilleurs artisans du métier.
Le cas contre
Et pourtant.
La reliure originale est une preuve. Elle dit où le livre fut relié, quand, avec quels matériaux, selon quel style, pour quel premier propriétaire peut-être, et comment il fut utilisé. Un vélin souple XVIe sur un quarto de Bâle raconte un exemplaire de travail ; un veau doré contemporain sur le même texte raconte autre chose.
Pour les incunables et livres anciens, la reliure est parfois la partie la plus informative de l'objet. Les ateliers s'identifient par leurs fers, roulettes et panneaux, grâce à des bases comme Einbanddatenbank ou des ouvrages comme Goldschmidt. Une reliure attribuée à un atelier d'Erfurt ou de Paris est un document historique à part entière.
La nouvelle reliure détruit cette preuve. Le résultat peut être beau, solide, techniquement supérieur. Mais les informations portées par l'original — outils, structure, traces d'usure, réparations — sont perdues. On ne reconstruit pas une reliure à partir d'une reliure de remplacement, pas plus qu'un visage à partir d'un masque mortuaire.
Le spectre des interventions
Le choix n'est pas binaire.
Consolidation. Option la moins invasive : stabiliser sans remplacer. Charnière renforcée au papier japonais, plat rattaché, feuillets gardés, cuir consolidé. C'est l'approche privilégiée par l'éthique moderne de conservation.
Recouture. Si la couture est rompue, on démonte les cahiers, les répare et les recoud sur de nouveaux supports. Plus invasif, mais la structure du bloc est conservée ; les plats et la couvrure peuvent parfois être reposés.
Dos refait. Quand le cuir du dos est perdu ou pulvérulent, on conservé plats et couvrure et remplace le dos. Un bon dos refait est discret ; un mauvais — mauvais cuir, mauvaise couleur, mauvais grain — est immédiatement visible.
Reliure complète. La couvrure d'origine est retirée et remplacée. Au mieux : matériaux compatibles, artisan compétent, résultat beau et fonctionnel. Au pire : toile bon marché, rognage brutal, couture mécanique, perte définitive d'histoire.
L'économie
La nouvelle reliure affecte la valeur selon ce qui a été perdu et ce qui l'a remplacé.
Un texte courant du XVIe siècle en reliure moderne de bibliothèque perd de la valeur, mais modérément. Un même texte en reliure signée par Trautz-Bauzonnet, Capé, Duru, Lortic ou Simier devient autre chose : la reliure est elle-même collectionnable.
Une première édition moderne reliée plus tard : catastrophe. Le marché des livres du XXe siècle valorise l'état original à l'extrême. Une édition originale du Grand Meaulnes dans ses couvertures imprimées d'origine, même usées, vaut beaucoup plus qu'un exemplaire en belle reliure postérieure. Les couvertures sont le livre pour le collectionneur.
Règle générale, avec exceptions : plus le livre est ancien, moins une nouvelle reliure pénalise. Plus le livre est moderne, plus elle détruit la valeur.
Reconnaître une nouvelle reliure
La reliure ne correspond pas à la date. Un livre de 1580 en maroquin rouge romantique à larges dentelles a été relié plus tard. C'est peut-être magnifique, mais anachronique.
Les gardes ne correspondent pas. Si elles paraissent cinquante ans plus jeunes que le texte, méfiance.
Les marges sont étroites. Les reliures postérieures entraînent souvent un rognage. Des marges généreuses sont un bon signe ; un texte touché par le rognage est une preuve définitive.
La structure de couture est fausse.
**Un XVIe siècle cousu sur nerfs encastrés plutôt que sur nerfs apparents a probablement été recousu.
L'étiquette du relieur. Beaucoup d'ateliers signent au contreplat ou au rempli. Relié par, bound by : signature et aveu.
La question éthique
L'éthique moderne de conservation est claire : préserver l'original quand c'est possible, relier à nouveau en dernier ressort. Le principe-clé est la réversibilité. Toute intervention devrait pouvoir être défaite sans perte d'original.
Une reliure complète n'est pas réversible. La couvrure retirée ne revient pas. Décider de relier à nouveau, c'est échanger de la preuve contre de la fonctionnalité. La question est de savoir si l'échange se justifie.
Pour une reliure unique, attribuable ou porteuse de provenance : non. Consolider, mettre en boîte, protéger. Pour une reliure commune sans valeur probante, sur un texte qui doit rester consultable : parfois. Pour une reliure cassée sans intérêt particulier : oui, sans culpabilité.
Relier à nouveau n'est pas un gros mot. Mais c'est un mot irréversible. Sachez ce que vous perdez avant de le perdre.
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Suite de cette série : les presses privées — Kelmscott, Doves, Ashendene, Cranach, et la tradition d'imprimer des livres comme objets de beauté plutôt que de commerce.