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La presse privée et pourquoi elle compte

Kelmscott, Doves, Ashendene, Cranach, De Zilverdistel — la tradition d'imprimer des livres comme objets de beauté plutôt que de commerce.

Par Bruno van Branden7 min

En 1891, William Morris — créateur textile, poète, socialiste agité et homme le plus productif de l'Angleterre victorienne — acheta une presse, l'installa près de sa maison de Hammersmith et se mit à imprimer des livres. Il le fit parce qu'il croyait, avec la colère particulière d'un artisan observant une révolution industrielle, que le livre imprimé était devenu laid.

Il n'avait pas tort. Le livre de masse de la fin du XIXe siècle — composé, imprimé, relié à la machine, sur papier acide bon marché — était un triomphe économique et un désastre esthétique. Morris voulait prouver qu'un livre pouvait être bien fait et beau, que typographie, mise en page, papier et encre n'étaient pas des coûts à minimiser mais des matières à célébrer. Il appela son atelier Kelmscott Press et, en sept ans, produisit 53 titres en 66 volumes, culminant dans le monumental Works of Geoffrey Chaucer.

Le Kelmscott Chaucer est l'un des plus beaux livres jamais produits. Il est aussi le texte fondateur du mouvement des presses privées : imprimer des livres comme objets de beauté plutôt que comme marchandises.

Ce qui fait une presse privée

Le terme se discute, comme tous les termes utiles. Une définition de travail inclurait : tirages limités, attention primordiale à la typographie, papier fait main ou à la forme, reliure pensée comme partie du projet, direction par une personne ou un petit groupe ayant une vision esthétique.

La presse privée est le livre comme gesamtkunstwerk : œuvre d'art totale où chaque élément compte. Elle se distingue de la belle impression commerciale, produite pour le marché, et du livre d'artiste, souvent conçu d'abord comme art visuel.

La tradition britannique

The Doves Press(1900-1916), fondée par T.J. Cobden-Sanderson et Emery Walker à Hammersmith, poursuivit un idéal inverse de Kelmscott : austérité radicale, pas d'illustration, pas d'ornement, seulement le Doves type, du papier fait main et une clarté typographique extrême. La Doves Press Bible est un sommet. Après sa rupture avec Walker, Cobden-Sanderson jeta poinçons et matrices dans la Tamise ; une partie n'en fut récupérée qu'en 2 0 15.

The Ashendene Press (1895-1935), de C.H. St John Hornby, produisit des livres somptueux, grands formats, papiers italiens, caractères inspirés du Subiaco de Sweynheym et Pannartz. Son Dante de 1909 est un chef-d'œuvre du mouvement.

The Nonesuch Press (1923-1968), fondée par Francis Meynell, adopta une approche démocratique : impression mécanique et caractères disponibles, mais standards de design de presse privée. Tirages plus grands, prix plus accessibles. Le Nonesuch Shakespeare reste un jalon du design du XXe siècle.

The Golden Cockerel Press (1920-1961) associa belle impression et illustration originale, avec Eric Gill, Robert Gibbings, John Nash, David Jones. Le Canterbury Tales avec gravures de Gill est à la fois chef-d'œuvre et trophée de collection.

La tradition continentale

The Cranach Press (1913-1931), fondée à Weimar par le comte Harry Kessler, fut peut-être la plus ambitieuse du XXe siècle. Collaborations internationales, Maillol, Gordon Craig, Edward Johnston, Emery Walker. La presse fut fermée par le régime nazi ; Kessler mourut en exil à Lyon.

De Zilverdistel à La Haye, puis De Kunera Pers et Joh. Enschedé en Zonen à Haarlem, portent la tradition néerlandaise : clarté typographique, sobriété, influence de Lucien Pissarro et S.H. de Roos. Le design néerlandais fait ici ce qu'il fait souvent : être limpide sans s'excuser.

L'Officina Bodoni, fondée par Giovanni Mardersteig, produisit à Montagnola puis Vérone certains des livres les plus techniquement accomplis du siècle. Griffo, Zeno, Pacioli, matrices historiques du musée Bodoni : chaque volume témoigne d'une maîtrise rare.

En France, le livre d'artiste chevauche sans se confondre avec la presse privée : Vollard, Tériade, Iliazd, Maeght, Matisse, Picasso, Chagall. Le livre devient collaboration entre éditeur, artiste et auteur, avec ses propres salons, libraires et prix stratosphériques.

En Belgique, la tradition de belle impression inclut Desclée de Brouwer à Bruges et des presses contemporaines comme Het Balanseer à Gand, au croisement de l'art contemporain et de la production du livre.

Ce que paient les collectionneurs

On collectionne ces livres pour la rencontre du design, du métier et de la rareté. Un Kelmscott n'est pas acheté pour le texte, disponible ailleurs, mais pour l'objet : papier, caractère, encre, bois gravés, reliure, dessin total. Le texte est l'occasion ; le livre est le sujet.

Les prix varient énormément. Le Kelmscott Chaucer atteint des montants élevés, surtout sur vélin. Les petits Kelmscott, certains Doves, Ashendene ou Cranach s'échelonnent largement. Nonesuch, tiré plus grand, reste souvent plus accessible. Le marché continental est parfois moins développé que le britannique, ce qui crée des occasions pour qui connaît Mardersteig, Kessler ou De Zilverdistel.

Pourquoi cela compte aujourd'hui

À l'ère du texte numérique, de l'impression à la demande et des liseuses, la presse privée pourrait sembler anachronique. Elle ne l'est pas. Elle pose une question devenue plus importante : qu'est-ce qu'un livre quand le texte est partout ?

Pour elle, la réponse est constante : un livre n'est pas seulement un texte. C'est un objet physique, dessiné, imprimé, relié, destiné à être tenu, ouvert, lu et conservé. Le papier, le caractère, l'encre, les marges et la reliure font partie de l'expérience de lecture.

Morris le comprenait en 1891. Mardersteig à Vérone aussi. Kessler à Weimar aussi. Et tout collectionneur ayant tenu une page de la Doves Press — texte nu, papier parfait, encre parfaite — comprend encore la différence entre une page imprimée et une page imprimée.

La presse privée n'est pas un genre. C'est un argument : le livre physique mérite autant de soin, de métier et d'ambition artistique que le texte qu'il porte. Un argument qui vaut la peine d'être collectionné.

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